Les communs, le numérique et l’enseignement des Lettres (mais pas seulement)

La connaissance qui est au cœur de l’École, la culture commune que nous essayons d’y promouvoir, les écrits et les données que nous produisons collectivement avec les élèves et entre enseignants, les outils et ressources numériques employés dans tous ces processus, qu’ont-ils en commun ? D’être, justement, liés de près ou de loin à ce que l’on appelle les (biens) communs.

Cet article a pour modeste objectif de faire réfléchir à la notion de communs, appliquée à l’enseignement dans le large domaine du numérique, et d’apporter les ressources propices à cette réflexion. Si vous voulez l’enrichir n’hésitez pas.

 

Les communs, késako ?

res communes […] désigne une chose ou un bien commun, c’est-à-dire qui ne peut pas être appropriée, de par sa nature. Elle appartient à tout le monde, à tous les citoyens, et elle est de ce fait accessible et utilisable par tous.

(wikipedia)

 

Il s’agit d’une notion très ancienne puisqu’on la trouve dès 535 dans le code justinien. Il y est défini que certaines choses sont des res communes, par opposition au domaine public, privé, ou n’appartenant à personne.

#datagueule n° 42, sur la définition des communs

Pour reprendre la définition de Geneviève Azam, « Les (biens) communs sont différents des biens publics, différents des biens collectifs et ne sont pas non plus des biens en libre-accès. Qu’ils soient des communs naturels (forêt, eau…), culturels ou informationnels, les communs sont notamment caractérisés par le fait qu’ils sont gérés par une communauté qui les gouverne selon des règles codifiées, dans une perspective d’usage -et non d’appropriation- assorti d’une obligation de restitution ».

Si l’on recherche ailleurs d’autres définitions du terme, on se rend compte que certains mots clé reviennent : ressource, communauté, usage et non appropriation, et souvent restitution/gestion.

 

Les communs et l’éducation

l’enseignement des communs à l’école prend tout son sens. Combinant des enjeux pédagogiques, démocratiques, éthiques et philosophiques, cet enseignement développe un apprentissage critique des dispositifs, des modes de gouvernance et des logiques communautaires[…]

(Les communs : levier pour l’enseignement (du) numérique à l’école, Louise Merzeau et Hélène Muleau)

 

En partant des mots clé de la notion de communs (ressources, communauté, usage et non appropriation, restitution), ceux-ci apparaissent très liés à l’éducation, de façon générale.

Je vais reprendre un des articles (le 4) du manifeste de SavoirsCom1 pour faire ce lien : « Les ressources éducatives libres sont autant de biens communs informationnels dont il faut encourager le développement. Il s’agit de données, de métadonnées, de savoirs, mais aussi de savoir-faire, et de savoir-être. La création, la mise en circulation de l’information doivent être pleinement intégrés dans les cursus scolaires et universitaires et dans les formations tout au long de la vie. Il s’agit là d’enjeux forts favorisant la citoyenneté et des apprentissages en réseaux, socles de l’existence des biens communs ».

A cause des données nombreuses que nous utilisons au quotidien (textes, images, informations, vidéos) et de celles que nous produisons encore plus, grâce et à cause du numérique, de nombreuses questions se posent : qu’a t-on le droit d’utiliser et modifier ? Que faisons-nous de toutes ces données employées et produites ? Comment enseigner aux élèves une littératie des communs, du public, du privé ?

Le premier réflexe est, bien sûr, de regarder du côté de la loi et des différentes licences qui vont régir cette utilisation et cette production.

 

Les licences régissant certains biens communs

FAIRE SANS CONTREFAIRE

slogan de creative commons France

 

Lorsque l’on prépare des cours ou que l’on travaille avec les élèves, il arrive souvent que l’on se demande dans quelle mesure on peut exploiter la ressource qui nous intéresse. En-dehors des copyrights et autres licences réservées, il existe de nombreux dispositifs légaux qui entrent pleinement dans le domaine des communs, libres d’utilisation, dans la mesure où l’on sera conscient de faire partie d’une communauté et de l’obligation de restitution intrinsèque à la notion de communs.

 

Les licences CC

logo des licences creative commons

Les licences Creative Commons permettent la mise à disposition d’une ressource libre selon un certain nombre de limitations. Il est utile, pour un enseignant, de repérer ces licences puisqu’elles sont le synonyme, au pire, d’une possibilité d’utilisation en l’état.

Au nombre de six, elles apparaissent souvent en bas de la ressource ou du site.

Tout créateur, enseignant ou élève peut se saisir d’une des six licences pour ses propres œuvres.

 

 

Lien vers le site officiel creative commons.

Les licences CC et CeCILL expliquées sur EDUSCOL

Les licences CC sur le site le souffle numérique

Les licences CC sur Framatube

Les licences libres sont assez courantes dans le domaine des documents iconographiques. A titre d’exemple, voici quelques sites :

unsplash

wikimedia

Vous pouvez aussi, dans votre moteur de recherche préféré affiner vos recherches en demandant à n’accéder qu’aux images libres de droit ou explicitement sous une des licences CC ou tout simplement en utilisant CCSearch.

« Big datas », communs et droits d’utilisation

Dans le domaine des données massives, le problème de propriété privée, d’état ou commune, se pose aussi de façon très sensible, parfois.  Il existe des licences libres régissant l’utilisation de ces données.

logo de la licence LO

La licence ouverte (LO) permet de protéger la production et la réutilisation des données publiques.

Le site data.gouv.fr propose de diffuser les données gouvernementales et de montrer leurs usages (réutilisation).

De même, le Ministère de l’Éducation Nationale met à libre disposition certaines données, principalement utiles au pilotage des différentes instances de l’éducation mais visibles par tout un chacun, particulier ou organisme.

La publication du décret n° 2017-638 prévu par l’article L 323-2 du CRPA fait de la LO 2.0 la licence de référence pour les administrations pour la publication de données publiques, aux côtés de l’ODbL, et permet ainsi son utilisation par l’ensemble des administrations.

etalab.gouv.fr

Par ailleurs, au niveau international, l’Open Knowledge Foundation (OKF) avec son projet Open Data Commons pour la protection des données a pour objectif de promouvoir le savoir libre, pour éduquer à l’utilisation des données ouvertes (voir sur EDUSCOL, pour plus de détails)

Le domaine public

En droit de la propriété intellectuelle, le domaine public est un statut sous lequel sont placés les biens intellectuels (œuvres, inventions…) pour lesquels, au terme de leur durée de protection, il n’est plus nécessaire de demander une autorisation d’exploitation quelconque. On dit alors qu’ils sont « tombés dans le domaine public » ou de façon plus neutre « entrés dans le domaine public ».

wikipedia

Lorsque l’on est enseignant, en particulier de Lettres comme nous, le fait de disposer, en toute légalité, d’une bibliothèque virtuelle toujours plus fournie d’œuvres majeures ou moins connues permet de varier les choix de supports pour les cours.

Les œuvres tombées dans le domaine public font partie de ces communs incontournables et cela malgré certaines limitations et polémiques récentes.

Anne Frank (wikimedia)

On pense tout de suite, bien sûr, au cas du Journal d’Anne Frank qui devait tomber dans le domaine public en janvier 2016 et des blocages du fonds du même nom ainsi que de finesses légales autour du principe de traduction (les traductions françaises, par exemple, du journal ne sont pas dans le domaine public). Le tristement célèbre Mein Kampf, vient lui aussi à l’esprit, quand il est question du problème des œuvres du domaine public.

Lorsque l’on lit, par ailleurs, le détail des articles régissant ce domaine très particulier, on se rend compte que les limitations sont nombreuses et parfois subtiles.

Il suffit, d’ailleurs, d’aller voir les droits d’utilisation de la photographie d’Anne Frank utilisée dans cet article pour comprendre la complexité de ce que l’on appelle domaine public.

 

Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours

Guillaume Apollinaire

Le cas de Guillaume Apollinaire est révélateur de ces subtilités. Avant 2013, le fait d’utiliser « Le Pont Mirabeau » entrait encore dans le domaine des droits d’auteurs et ayant droit. Il a fallu 94 ans et 272 jours pour enfin voir ses poèmes libérés de tout droit.

Voir l’article du Point sur la mise dans le domaine public des œuvres d’Apollinaire et sur l’analyse de Mélanie Dulong De Rosnay à propos de la complexité des exceptions au domaine public.

 

Malgré tout, chaque année voit de nouveaux auteurs disponibles librement, comme par exemple en  2017 H. G. Wells ou encore Antonin Artaud en 2018. Un site comme wikisource propose plus de 243 000 textes libres et gratuits. Il s’agit, souvent de scans ou retranscriptions d’assez bonne qualité.

Pour aller plus loin dans la compréhension du domaine public

calendrier de l’avent du domaine public

Liste des auteurs du domaine public

 

Les ressources éducatives libres

Préconisées en 2002 par l’UNESCO […] « les ressources éducatives libres offrent une opportunité stratégique pour améliorer la qualité de l’éducation, faciliter le dialogue politique et partager les connaissances et le renforcement des capacités ».

EDUSCOL

Pour se former en tant qu’enseignant ou approfondir nos connaissances, les ressources éducatives libres peuvent s’avérer très utiles. Ainsi,L’UNESCO a mis en place l’Open Knowledge Repository proposant une grande quantité de ressources éducatives universitaires. Il en va de même pour les MOOC (Massive Open Online Course) comme par exemple la plateforme FUN ou canal U de l’Université de Caen.

De nombreuses bibliothèques proposent aussi des ressources culturelles libérées comme GALLICA pour la BNF.

Exemples d’autres ressources éducatives

Il existe un nombre important de ressources pédagogiques utilisables dans le cadre de nos cours, en particulier dans le domaine du numérique éducatif. Beaucoup d’entre elles ne sont pas entièrement libres, mais appartiennent aux communs de l’éducation, dans la mesure où une communauté s’engage autour d’elles pour les mettre à disposition des enseignants.

La BRNE : il s’agit de la Banque de Ressources Nationales pour l’Ecole. Il s’agit de ressources pédagogiques venant d’éditeurs tiers mais mis à disposition de la communauté éducative.

MIRYAE : un moteur de recherche mélangeant ressources libres et ressources tierces. Ce moteur est amené à se développer.

EDU BASES : elles sont anciennes mais proposent de nombreux dispositifs pédagogiques intéressants.

CARTOUN : un projet académique (Rennes) qui est amené à être déployé dans les autres académies.

 

Enseigner les communs aux élèves

Ces communs et les corollaires liés à la vie privée, la protection des données personnelles par exemple, devraient être enseignés aux élèves. De même que les façons de réutiliser les données communes permettant de « faire sans contrefaire ».

De nombreuses activités peuvent être proposées aux élèves pour les sensibiliser aux communs et à leur emploi :

  • Apprentissage des rudiments des licences d’utilisation en particulier les licences CC (voir, à ce sujet, un article ancien mais toujours d’actualité sur framasoft)
  • Création d’un ou plusieurs articles sur VIKIDIA par les élèves (voir sur VIKIDIA les articles déclarés comme travaux scolaires).
  • Écritures collaboratives diverses pour sensibiliser à la co-création.
  • Inititiation à la collecte de données, leur utilisation et amélioration ( voir L’Odyssée d’Ln ).
  • Dans le cadre de l’initiation au code, découverte avec les élèves des plateformes collaboratives telles que GITHUB.

Savoir copier pour construire

L’Odyssée d’Ln

 

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